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Résultat de l'atelier de traduction français - portugais

28/08/2007 - Lu 2334 fois
Voici le résultat de l'atelier de traduction de poésie brésilienne animé par Ana Helena Rossi durant le premier semestre 2007.
 
Atelier de TRADUCTION
 
Vous vous intéressez à la TRADUCTION ?
Vous aimez la POESIE ?
Vous vous intéressez au BRESIL ?
 
Alors, venez participer à l’atelier de TRADUCTION de POESIE BRESILIENNE !
 
C’est l’occasion d’ APPRENDRE la langue portugaise (do Brasil !) par l’entrée de la poésie car il s’agit de :
-        LIRE à HAUTE VOIX et ECOUTER la langue des poètes modernes brésiliens du XXe siècle, et donc,
-        Repérer les SONORITES, la MUSICALITE de la langue portugaise (do Brasil !) ;
-        Identifier les STRUCTURES grammaticales de la langue grâce aux substantifs, pronoms, adjectifs, vocabulaire… de la langue portugaise (do Brasil !) ;
-        Se FAMILIARISER avec les CULTURES (do Brasil !) forgées par une histoire et des histoires, traditions et mythes d’origine indiennes, européennes, africaines aujourd’hui BRESILIENNES ;
Et aussi,
-        INVENTER la langue poétique française pour recevoir ce projet de manière cohérente
 
Le poète choisi s’appelle FERREIRA GULLAR, un des grands noms de la poésie moderne brésilienne, né dans l’état du Maranhão (Nordeste brésilien). Il vit actuellement à Rio de Janeiro.
 
Méthodologie : A partir du poème en portugais, la traduction se structure de la manière suivante :
-        1. lecture du texte à haute voix en repérant les accents toniques, les silences, les respirations pour approcher la LANGUE ORALE (do Brasil !) ;
-        2. la recherche lexicale et syntaxique (sous contrôle des personnes bilingues et de ceux qui connaissent le français et le portugais) ;
-        3. la mise en forme en français.
 
 L’atelier est animé par Ana Helena ROSSI, professeur de lettres modernes à Marseille, auteure d’un recueil de poésie édité à Marseille en avril 2006, nous la mémoire, et de pièces de théâtre mises en lecture.
Il est souhaitable, mais non PAS obligatoire que vous parliez le portugais. Si vous parlez l’espagnol-castillan (ou le comprenez), tout comme l’italien, le catalan, le provençal, le roumain, le galicien, le français… vous êtes évidemment des nôtres.
 
Cet atelier aura lieu les mardis de 16h15 à 18h15 ou les vendredis de 12h à 14h, une semaine sur deux à Hispam.
Début de l’atelier : mardi 30 janvier ou vendredi 2 février (sous réserve d’un nombre suffisant d’inscrits)
 
 
Voilà la proposition initiale de l’atelier de traduction : un cours de langue accouplé à la culture brésilienne, et surtout à la traduction poétique.
 
 
1) Qui est Ferreira Gullar ?
 
Allons par étapes, et tout d’abord qui est Ferreira Gullar ? Petit parcours d’initiation…
 
José Ribamar Ferreira Gullar naît à São Luís do Maranhão en 1930. Il écrit de la poésie depuis sa jeunesse. Il déménage à Rio de Janeiro au début des années 1950, et collabore avec la presse locale comme poète et critique d’art. Il publie A Luta Corporal en 1954, livre qui témoigne de son engagement dans le mouvement de la Poésie Concrète. A partir de 1957, il rompt avec ce mouvement et lance le livre Poemas. A partir de 1959, il publie Manifesto Neoconcreto, et dès 1961 il participe au Movimento de Cultura Popular. Il rentre au Parti Communiste en 1964. Parallèlement, il écrit du théâtre. En 1968, il est emprisonné et après une période de clandestinité, il quitte le Brésil pour l’exil politique en 1971. Il poursuit sa collaboration avec la presse sous pseudonyme. En 1975, son livre Dentro da Noite Veloz  est publié, et arrive au Brésil par l’intermédiaire du poète et chanteur Vinicius de Moraes son poème Poema Sujo sous forme d’enregistrement. En 1976, ses amis arrivent à faire publier le poème au Brésil, et l’auteur revient de son exil politique. Il publie en 1980, Na Vertigem do Dia et Toda poesia. Son poème Poema Sujo est adapté au théâtre. En 1992, il est nommé directeur de l’Institut Brésilien des Arts et de la Culture. En 2002, son nom est indiqué pour le prix Nobel de Littérature. Il reçoit de nombreux prix, le prix Molière (1985) pour la traduction de « Cyrano de Bergerac », les prix Jabuti de poésie brésilienne et Alphonsus de Guimarães, de la Bibliothèque Nationale (1999), les prix de la Fundação Nacional do Livro Infantil e Juvenil, et de l’International Board on Books for Young People (2003), les prix de la Fondation Conrad Wessel de Sciences et Culture (catégorie littérature), le prix Machado de Assis pour l’ensemble de son ?uvre (2005).
Source : portalliteral.terra.com.br/ferreira_gullar/ (site offciel du poète)
 
 
 
2) Pourquoi Ferreira Gullar ?
 
Le choix porté sur Ferreira Gullar s’explique par sa place dans la poésie brésilienne (eh oui ! Au Brésil, on ne fait pas que danser ! non ! non) Il s’agit d’un poète contemporain, donc, c'est de la poésie d’aujourd’hui même si cet « aujourd’hui » me paraît toujours difficile à qualifier. Ensuite, il s’agit d’un poète dont la vie est liée aux cinquante dernières années de l’histoire politique brésilienne, pan de l’histoire à laquelle ma propre biographie est également liée. Donc, une reconnaissance, une proximité, voire une familiarité par rapport aux thèmes développés dans sa poésie. Du point de vue poétique, Ferreira Gullar EXPERIMENTE (en lettres majuscules) magnifiquemnet les multiples langues brésiliennes au Brésil, les multiples portugais dans le portugais, et a construit son parcours à partir d’un ensemble d’expériences d’écriture. En cela aussi je me reconnais dans Ferreira Gullar, à savoir sa démarche d’EXPERIMENTATION en rapport avec la langue poétique.
 
3) Corpus de textes
 
Concrètement, le choix s’est porté sur l’ouvrage suivant : Ferreira Gullar, Melhores poemas, seleção Alfredo Bosi[1], Global Editora, 1983. Ce livre est une sélection des poèmes de Ferreira Gullar, et de ses expérimentations poétiques. Ainsi, dix-sept poèmes du recueil qui illustrent ses différentes phases poétiques :
1)     A luta corporal (1950/1953) : « Nada vos oferto », « Os jogadores de dama », « O abismo da verdura » ;
2)     O VIL METAL (1954/1960) : « Ocorrência », « O escravo »
3)     poemas concretos/neoconcretos (1957-1958) : « Mar azul », « A bomba suja », « Não há vagas », « No mundo há muitas armadilhas », « O açúcar », « Maio 1964 », « Notícia da morte de Alberto da Silva », « No corpo »
4)     POEMA SUJO (1975): « Quantas tardes numa tarde »
5)     na vertigem do dia (1975/1980) : « Morte de Clarice Lispector », « Traduzir-se », « Arte poética ».
 
Nous avons travaillé les quatorze premiers poèmes, pas forcément dans l’ordre, ni dans leur totalité. La dynamique de traduction s’est attachée à observer la langue-source, le portugais, le brésilien, dans sa prosodie et dans son lexique. Plus tard, s'est posée la question de la prosodie en langue française. Introduire cette étape dans le travail de traduction sera l’objet du prochain atelier de traduction poétique.
 
 
4) Les poèmes traduits : quelques mots
 
Au départ, le souhait de présenter l’ensemble de la démarche de traduction menée dans l’atelier de traduction poétique, ce qui signifiait présenter les différentes versions des textes. Ce choix n’a pas été retenu, les participants ayant préféré montrer leur dernière mouture. C’est donc l’ensemble des textes présentés ci-dessous. De même, les traductions sont signées, et la comparaison permettra de faire ressortir les « choix de traduction », n’oubliant pas que ces choix ont été soumis à un questionnement au cours de l’atelier. Ces multiples « choix » permettent d'approcher le « projet de traduction ».
 
 
5) Traduction et écriture poétique
 
Cet atelier, j’avais envie de le mettre en pratique depuis un certain nombre de mois. Et le concours de circonstance a joué… comme bien souvent. Par l’intermédiaire d’une amie, j’ai connu Hélène Paz, et ensuite Maristella Vasserot, la présidente de Hispam, à qui j’ai fait ma proposition d’animer un atelier de traduction poétique, ce qui a été accepté avec enthousiasme.
Mon merci, donc, très chaleureux à Maristella et à Hispam.
 
Cet atelier, je l’ai conçu et proposé comme une continuité en relation avec mon travail de poétesse, qui place la traduction à l’épicentre de l’activité d’écriture, et permet de passer d’une langue à une autre, de conjuguer des univers culturels, linguistiques en relation intime les uns avec les autres. Dans ce sens, mon travail de traductrice s’inscrit dans une continuité avec mon travail de poétesse. Traduire de la poésie et écrire de la poésie constituent des activités relativement proches. Mon objectif est d'approfondir et de dégager ces liens. 
Mon écriture poétique se pose au-delà des frontières, et de nationalités, puisque le pays de la poésie est de l’ordre du langage que je créé au fur et à mesure de mes poèmes, pour souligner, comme le clâme Henri Meschonnic dans son recueil Nous le passagele silence dans la mémoire, ou la mémoire dans le silence. Ainsi, le travail d’écriture passe par la lecture de la poésie des aînés, pour saisir la forme imprimée sur la page, et le sens/la forme de leur poésie ; tout cela me nourrit.
 
En quoi « traduire » m’aide à « écrire » ? « Traduire » implique lire puisque quad on traduit, on lit, de manière à appréhender les strates de la langue. On écrit parce qu’on lit, ou lit-on parce qu'on écrit? Je ne saurai dire ce qui vient en premier. Ecrire signifie lire, et lire passe par traduire pour appréhender le langage poétique dans ses profondeurs et son intimité. D’où l’importance de lire, en langue originale ainsi que les traductions dans les langues que je maîtrise correctement, et même celles que je maîtrise un peu moins.
Au fur et à mesure du cisaillement de ma langue poétique, se pose donc avec force la traduction déclinée comme une lecture privilégiée de la poésie. La lecture-traduction ou la traduction-lecture s’opère à plusieurs niveaux : et dans la langue-source, et dans la langue-cible. Mon choix est de me trouver sur les deux en même temps, et de bannir ces frontières.
 
La lecture était donc un des enjeux de l’atelier. 
La dynamique s’impose peu à peu, et l’adhésion profonde vient avec le temps. Peu à peu se dessine un « axe de traduction » » chez chacun des participants. Ces axes apparaissent au cours des questionnements sur les « choix du traducteur ». De même, la confrontation des différentes « trouvailles » sont fondamentales pour faire ressortir ces projets de traduction. Un des enjeux de l’atelier : saisir les « choix montrer les projets de traduction en oeuvre, la saisir le « choix » de traduction à l’?uvre.
Et sur ce particulier, il est fondamental d’expliciter le projet de traduction, comme le soulignait Antoine Berman dans L’Epreuve de l’Etranger, (Gallimard) car c’est dans l’explicitation des choix de traduction sur des exemples précis que l’on fait émerger des « façons de faire », procédure personnelle d’une grande régularité, et surtout ébauche du projet de traduction.
 
La deuxième étape passe par la définition du sens de ces « choix » pris non plus de manière isolée, mais restitué dans un référent/paradigme, en somme, le projet de traduction.
 
La troisième étape est de comprendre ses « choix de traduction », labeur basé sur la confrontation des savoir/connaissances/pratiques autour de la traduction. De cette étape émergera un « projet de traduction » cohérent.
 
Car on traduit aussi (et surtout) avec son passé, ses tripes, sa biographie, ses envies, ses douleurs, et pour cela aussi traduire signifie l'acte d'écriture. Voilà pourquoi, expliciter ces infimres « choix de traduction » était mon v?u le plus cher, atteint au-delà de mes espoirs, et en très peu de temps.
 
Je reste persuadée que les deux participants, André et Françoise étaient, tous deux, murs pour cette démarche. Là-dessus, on improvise rarement. Leurs contributions, et surtout la régularité de leurs « choix » m'ont montré que la démarche était correcte. Dans ce sens, l'atelier est aussi un moment pour expliciter ce qu'on est, et ce pourquoi on parle à la langue pour se parler à soi.
 
Merci à eux.
 
 
Ana Helena Rossi
Avignon, août 2007
 


 
 
 
 
Dans la logique de l’atelier de traduction poétique, nous présenterons les poèmes dans l’ordre de leur élaboration. Ainsi, nous présenterons tout d’abord le texte original du poète Ferreira Gullar, suivi des versions définitives de André, Françoise, ainsi que de moi-même.


 
 
Poème n°1 :
A luta corporal
Ferreira Gullar
 
Nada vos oferto
além destas mortes
de que me alimento
 
Caminhos não há
Mas os pés na grama
os inventarão
 
Aqui se inicia
uma viagem clara
para a encantação
 
Fonte, flor em fogo,
que é que nos espera
por detrás da noite ?
 
Nada vos sovino:
com a minha incerteza
vos ilumino
 
Calco sob os pés sórdidos o mito
que os céus segura – e sobre um caos me assento.
Piso a manhã caída no cimento
como flor violentada. Anjo maldito,
 
(pretendi devassar o nascimento
da terrível magia) – agora hesito,
e queimo - e tudo é desmoronamento
do mistério que sofro e necessito.
 
Hesito, é certo, mas aguardo o assombro
com que verei descer de céus remotos
o raio que me fenderá no ombro.
 
Vinda a paz, rosa-após dos terremotos,
eu mesmo juntarei a estrela ou a pedra
que de mim reste sob os meus escombros.
 
Neste leito de ausência em que me esqueço
desperta o longo rio solitário:
se ele cresce em mim, se dele cresço,
mal sabe o coração desnecessário.
 
O rio corre e vai sem ter começo
nem foz, e o curso, que é constante, é vário.
Vai nas águas levando, involuntário,
luas onde me acordo e me adormeço.
 
Sobre o leito de sal, sou luz e gesso :
duplo espelho – o precário no precário.
Flore um lado de mim? No outro, ao contrário,
de silêncio em silêncio me apodreço.
 
Entre o que é rosa e lodo necessário,
passa um rio sem foz e sem começo.
 
 
 


 
 
Je ne vous offre rien
Traduit par Ana Helena Rossi
 
Je ne vous offre rien
au-delà de ces morts
qui me nourrissent
 
Pas de chemin,
Mais les pieds sur l’herbe
les inventeront
 
Ici commence
un voyage clair
vers l’enchantement
 
Source, fleur en feu,
qu’est-ce qui nous guette
au-delà de la nuit ?
 
Je ne vous soustrait rien :
vec mon incertitude
je vous illumine
 
Je calque sous les pieds sordides le mythe
que soutiennent les cieux – et sur un chaos je m’assois.
Je foule la matinée tombée dans le ciment
telle une fleur violentée. Ange maudit,
 
 
(j’ai voulu dévoiler la naissance
de la terrible magie) – maintenant, j’hésite
et brûle – et tout est effondrement
du mystère dont je souffre et ai besoin
 
J’hésite, il est vrai, mais j’attends l’épouvante
avec laquelle je verrai descendre de cieux lointains
la foudre qui me fendra à l’épaule.
 
La paix venue, rose- suite aux tremblements de terre,
moi-même, j’assemblerai l’étoile ou la pierre
qui, de moi, demeure sous mes décombres.
 
Dans ce lit d’absence où je m’oublie
s’éveille le long fleuve solitaire :
s’il grandit en moi, si je pousse en lui,
à peine le c?ur inutile le sait.
 
Le fleuve court et va sans début
ni embouchure, et le cours qui est constant, est multiple.
Il va emporte dans les eaux
des lunes où je m’éveille et m’endors.
 
Sur le lit de sel, je suis lumière et plâtre :
double miroir - le précaire dans le précaire.
Un côté de moi fleurit ? Dans l’autre, au contraire,
de silence en silence, je pourris.
 
Parmi ce qui est rose et vase nécessaire,
passe un fleuve sans embouchure, ni début.
 
 
 
 
La lutte corporelle
Traduit par André Navari
 
 
Je ne vous offre en rien
au delà de ces morts
dont je me nourris
 
Il n’y a pas de chemins,
mais les pieds dans l’herbe
les inventeront.
 
Ici commence
un voyage clair pour l’enchantement.
 
Source, fleur en feu,
Qu’est-ce qui nous attend
Derrière la nuit ?
 
Je ne vous blesse en rien,
avec mon incertitude
je vous illumine
 
Je foule sous les pieds sordides le mythe
qui soutient les cieux – et sur un chaos je m’assois
Je marche sur une matinée tombée dans le ciment
comme une fleur violentée. Ange maudit,
 
(j’ai voulu pénétrer la naissance
de la magie terrible) – maintenant j’hésite,
et je brûle – et tout est effondrement
du mystère dont je souffre et j’ai besoin.
 
J’hésite, il est vrai, mais j’attends l’épouvante
avec laquelle je verrai descendre de cieux lointains
la foudre qui s’abattra sur mon épaule.
 
Venue la paix, rose d’après les tremblements de terre,
moi, je réunirai l’étoile ou la pierre
qui gît sous mes décombres.
 
Dans ce lit d’absence d’où je m’oublie
s’éveille le long fleuve solitaire :
s’il grandit en moi, si je nais de lui,
le c?ur inutile ne le sait même pas.
 
Le fleuve coule et va sans début
Ni embouchure, et son cours, est constant, multiple.
Involontaire, il s’en va, emporte dans ses eaux,
des lunes où je m’éveille et je m’endors.
 
Sur le lit de sel, je suis lumière et gypse :
double miroir – le précaire dans le précaire.
Que fleurisse un de mes flancs ? Dans l’autre, au contraire,
de silence en silence je pourris.
 
Parmi ce qui est rose et limon nécessaire,
passe un fleuve sans embouchure et sans commencement.
 
 


 
Poème n°2
 
Os jogadores de dama
Ferreira Gullar
 
Se te voltas, a verdura esplende O rosto dos homens se
perdeu no chão das ruas Dura, nas folhas, o sol sem
tempo
 
Voa com o pássaro a solidão do seu corpo Somos arames
estendidos no ar de um pátio que ninguém visita Vamos,
o que sempre há, e não cessa, é o tempo soprando no
tempo A orelha dobrada sobre o som do mundo
 
ninguém sabe em que território de fogo e sob que nuvens
os homens arquejam e pendem entre os clarões da poeira
um rosto dourado e cego
 
nem em que tarde das tardes as derradeiras aves des-
ceram para a terra
e um vento desfez seu corpo !
 
 



 
 
Les joueurs de dame
Traduit par Ana Helena Rossi
 
Si tu reviens, la verdure resplendit Le visage des hommes
se perdit sur le sol des rues Dure, sur le feuillage, le soleil sans
temps
 
Avec l’oiseau s’envole la solitude de son corps Nous sommes des fils
tendus dans l’air d’une cour que personne visite Partons,
ce qu’il y a toujours, et ne finit, c’est le temps à souffler dans
le temps L’oreille repliée sur la rumeur du monde
 
nul ne sait dans quels territoires de feu et sous quels nuages
les hommes se voûtent et pendent parmi des éclairs de poussière
un visage doré et aveugle
 
ni en quel soir des soirs les ultimes oiseaux des-
cendirent sur terre
et un vent défit son corps.
 
 
 
 
 
 
Les Joueurs de dames
Traduit par André Navari
 
Si tu te retournes, la verdure resplendit Le visage des hommes
s’est perdu dans le sol des rues Il demeure dans les feuilles, le soleil intemporel
 
Un oiseau s’envole avec la solitude de son corps Nous sommes des fils
tendus dans l’air d’une cour que personne ne visite Partons,
ce qu’il y a toujours, et ne finit, c’est le souffle du temps
dans le temps L’oreille pliée sur le bruit du monde
 
nul ne sait en quel territoire de feu et sous quels nuages
les hommes essoufflés et penchent parmi les lueurs de poussière
un visage doré et aveugle
 
ni en quel soir des soirs les derniers oiseaux
descendirent sur la terre
et un vent défit son corps !
 
 
 
 
Les joueurs de dame
Traduit par Françoise Lima
 
Si tu te tournes, la verdure resplendit Le visage des hommes s’
est perdu dans le sol des rues Dans les feuilles, dure, le soleil
infini
 
Avec l’oiseau s’envole la solitude de son corps Nous sommes des fils
tendus en l’air d’une cour que nul ne regarde Allons,
ce qui est toujours là, et ne cesse, c’est le temps qui souffle dans
le temps L’oreille repliée sur le bruit du monde
 
nul ne sait en quels territoires de feu et sous quels nuages
les hommes essoufflés inclinent entre lueurs de poussière
un visage doré et aveugle
 
ni en quel soir des soirées les oiseaux retardataires des-
cendirent vers la terre
et un vent défit son corps !
 


 
Poème n°3
O abismo da verdura
Ferreira Gullar
 
Já na grama atual, é verde a luz destes cabelos, o brilho
das unhas ; vegetal, o pequeno sol do sorriso. Nada reterá
a figura do corpo, que só a palavra, o seu secreto clarão,
ilumina; ou a alegria do exercício.
 
Movo-me, aqui; mas, largado, resseco num deserto que
a pura luz dos barulhos edifica ; onde o azul é faminto,
céu contumaz, descido nos meus pés como um corvo.
 
Aqui sentou-se o som, o opaco, som ; aqui ? lugar de
vento ! ; e a luz sentada, a luz ! tempo mais ar mais ar e ar e
ar ; aqui, tempo sentado ; não sopra, não, me escondo,
a cor me gasta.
 
Varre, varre, não disseste, varre, e dentro dos olhos,
onde a morte se inveja; e o medo menor que fende a
nuca – vacilas, cravejado, sobre instantâneo chão
feérico; varre, mas a nossa pele já se estende, velha,
entre um campo áspero de esferas.
 
Fora, é o jardim, o sol – o nosso reino.
Sob a fresca linguagem, porém,
dentro de suas folhas mais fechadas,
a cabeça, os chavelhos reais de lúcifer,
esse diurno.
 
Assim é o trabalho. Onde a luz da palavra
torna à sua fonte,
detrás, detrás do amor,
ergue-se para o morte, o rosto.
 
O mito nos apura
em seus cristais.
 
 
Os ventos que enterramos
não nos deixam.
Estão nos castigando
com seu escuro fogo.
 
A altura em que queimamos
o sono
estabelece o nosso inferno
e as nossas armas.
 
Chão verbal,
campos de sóis pulverizados.
As asas da vida aqui se desfazem
e mais puras regressam.
 
O mar lapida os trabalhos
de sua solidão.
 
A palavra erguida
vigia
acima das fomes
o terreno ganho.
 
Sobre a poeira dos abraços
construo meu rosto
 
Entre a mão e o que ela fere
o pueril sopra seu fogo
 
Oficina impiedosa !
Minha alquimia
é real
 
 
 
 
 
 
L’Abîme de la verdure
Traduit par Ana Helena Rossi
 
Déjà dans l’herbe actuelle, est verte la lumière de ces cheveux, la brillance
des ongles ; végétal, le petit soleil du sourire. Rien ne retiendra
la figure du corps, que seul le mot, sa secrète clarté,
illumine ; ou la joie de l’exercice.
 
Je me déplace, ici ; mais, délaissé, je dessèche dans un désert que
la pure lumière des bruits édifie; où l’azur est afamé,
ciel contumace, descendu à mes pieds comme un corbeau.
 
Ici s’assit le son, l’opaque, son ; ici ? siège du
vent ! ; et la lumière assise, la lumière ! temps plus air plus air, et air et
air ; ici, temps assis ; ne souffle pas, non, je me cache,
la couleur me dépense.
 
Balaie, balaie, n'as-tu pas dit, balaie, et dans les yeux,
où la mort se jalouse ; et la peur moindre qui fend la
nuque – tu vacilles, cloué, sur l’instantané sol
féerique ; balaie, mais notre peau déjà se tend, vieille,
dans un âpre champ de sphères.
 
Au-dehors, c’est le jardin, le soleil – notre royaume.
Sous le frais langage, cependant,
dans ses feuilles les plus refermées,
la tête, les cornes royales de lucifer,
ce diurne.
 
Ainsi est le travail. Où la lumière de la parole
revient à sa source,
derrière, derrière l’amour
se dresse vers la mort, le visage.
 
      Le mythe nous épure
dans ses cristaux.
 
      Les vents que nous enterrons
ne nous quittent.
Ils nous châtient
avec leur sombre feu.
 
      La hauteur d’où nous brûlons
le sommeil
établit notre enfer
et nos armes.
 
      Parterre verbal,
champs de soleils pulvérisés.
Les ailes de la vie ici se défont,
et plus pures reviennent.
 
La mer lapide les travaux
de sa solitude.
 
La parole dressée
guette
au-dessus des faims
le terrain gagné.
 
Sur la poussière des étreintes
je construis mon visage
 
Entre la main et ce qu’elle blesse
le puéril souffle son feu
 
                 Impitoyable machinerie !
Mon alchimie
est réelle
 
 


 
L’Abîme de Verdure
Traduit par André Navari
 
Maintenant dans l’herbe présente, elle est verte la lumière des cheveux, l’éclat
des ongles ; végétal, le petit soleil du sourire. Rien ne retiendra
la figure du corps, que seule la parole, sa lueur secrète,
illumine ; ou la joie de l’exercice.
 
Je me déplace, ici; mais, perdu, desséché dans un désert que
la lumière pure des bruits édifie; où l’azur est affamé,
ciel obstiné, descendu à mes pieds comme un corbeau.
 
Ici il s’assoit le son, l’opaque, son ; ici ? lieu de
vent ! et la lumière assise, la lumière ! temps plus air plus air et air et
air ; ici , temps assis, il ne souffle pas, non, je me cache,
la couleur me lasse.
 
Balaie, balaie, tu n’as pas dis, balaie et dans les yeux,
où la mort s’envie; et la moindre peur qui fend
la nuque – tu hésites, planté, sur un sol instantané
féerique ; balaie, mais notre peau déjà se tend, vieille,
dans un champ rugueux de sphères
 
Dehors c’est le jardin, le soleil – notre royaume.
Sous le langage frais, mais,
dans ses feuilles plus fermées,
la tête, les cornes réelles de lucifer,
ce diurne.
 
Ainsi est l’ouvrage. Où la lumière du mot
retourne à sa source,
derrière, derrière l’amour,
se lève pour la mort, le visage
 
Le mythe nous épure
dans ses cristaux.
 
Les vents que nous enterrons
ne nous laissent pas.
Ils sont nous châtiant
avec leur feu obscur.
 
A l’intensité dans laquelle nous avons brûlé
le sommeil installe notre enfer
et nos armes.
 
Sol verbal,
Champs de soleils pulvérisés.
Les ailes de la vie ici se délitent
Et plus pures reviennent.
 
La mer lapide les oeuvres
De sa solitude.
 
La parole dressée
veille
au dessus des faims
le terrain gagné.
 
Sur la poussière des étreintes
je construis mon visage
 
Entre la main et ce qu’elle blesse
le puéril souffle son feu
 
Laboratoire impitoyable
mon alchimie est réelle.
 
 
 


 
L’abîme de la verdure
Traduit par Françoise Lima
 
 
Tantôt dans l’herbe présente, verte est la lumière de ces cheveux, le brillant
Des ongles ; végétal, le petit soleil du sourire. Rien ne retiendra
La figure du corps, que le seul mot, sa secrète lueur,
Illumine ; ou la joie de l’exercice.
 
Je remue, ici ; mais, abandonné, je me dessèche en un désert que
La pure lumière des vacarmes édifie ; où le bleu est avide,
Ciel têtu, tel un corbeau descendu à mes pieds.
 
Ici, le bruit, l’opaque, le bruit s’est assis. lieu du
vent! et assise la lumière, la lumière ! temps plus air et plus air et
air encore ; ici, temps assis ; il ne souffle pas, non, je me cache,
la couleur me lasse
 
Balaie, balaie, n’as-tu pas dit, balaie, au fond des yeux,
où la mort se jalouse ; et la moindre crainte qui tranche
la nuque. Tu vacilles, cloué, sur le sol soudain
 féerique ; balaie, balaie, mais notre peau ,vieille, déjà se relâche
entre un âpre champ de sphères.
 
Dehors, il y a le jardin, le soleil – notre royaume.
Sous la fraîcheur du langage, cependant,
Au sein de ses feuilles les plus closes,
La tête, les vraies cornes de Lucifer,
ce diurnal
 
Le travail est ainsi. Où la lumière du mot
Revient à sa source,
Derrière, derrière l’amour
se dresse vers la( le ?) mort, le visage.
 
 
Le mythe nous purifie
en ses cristaux
 
Les vents que nous enterrons
ne nous quittent pas.
Ils nous punissent
de son feu obscur.
 
L’époque où nous brûlons
le bruit
fabrique notre enfer
et nos armes.
 
Sol des mots,
Champ de soleils poudreux,
Ici se défont les ailes de la vie
et reviennent plus pures.
 
La mer lapide les travaux
de sa solitude
 
La parole dressée
Veille
au-dessus des famines
le terrain gagne.
 
Sur la poussière des embrassades
je bâtis mon visage
 
Entre la main et ce qu’elle blesse
le puéril souffle son feu
 
entreprise sans pitié !
mon alchimie
est reine
 


 
Poème n°4
Ocorrência
Ferreira Gullar
 
Aí o homem sério entrou e disse : bom dia
Aí o outro homem sério respondeu : bom dia
Aí a mulher séria respondeu : bom dia
Aí a menininha no chão respondeu: bom dia
Aí todos riram de uma vez
Menos as duas cadeiras, a mesa, o jarro, as flores, as paredes, o relógio, a lâmpada, o retrato, os livros, o mata-borrão, os sapatos, as gravatas, as camisas, os lenços
 
 


 
Occurrence
Traduit par Ana Helena Rossi
 
Alors l’homme sérieux entra et dit : bonjour
Alors l’autre homme sérieux répondit : bonjour
Alors la femme sérieuse répondit : bonjour
Alors la fillette à terre répondit : bonjour
Alors tous rirent en une fois
Moins les deux chaises, la table, la jarre, les fleurs, les murs, la montre, la lampe, le portrait, les livres, le buvard, les chaussures, les cravates, les chemises, les mouchoirs
 
 
 
Occurrence
Traduit par André Navari
 
Alors un homme sérieux entra et dit : bonjour
Alors l’autre homme sérieux répondit : bonjour
Alors la femme sérieuse répondit : bonjour
Alors la fillette sur le sol répondit : bonjour
Alors ils rirent tous ensemble
Sauf les deux chaises, la table, le pot, les fleurs, les murs, l’horloge,
la lampe, le portrait, les livres, le buvard, les chaussures, les cravates, les chemises, les mouchoirs.


 
Poème n°5
O escravo
Ferreira Gullar
 
Detrás da flor me subjugam,
atam-me os pés e as mãos.
E um pássaro vem cantar
para que eu me negue.
 
Mas eu sei que a única haste do tempo
é o sulco do riso da terra
- a boca espedaçada que continua falando.
 
 


 
 
L’Esclave
Traduit par Ana Helena Rossi
 
 
Derrière la fleur ils me subjuguent,
m’attachent les pieds et la mains.
Et un oiseau vient chanter
pour que je me nie.
 
Mais je sais que l’unique hampe du temps
est le sillon du rire de la terre
- la bouche dépecée qui continue à parler.
 
 
 
L’Esclave
Traduit par André Navari
 
Derrière la fleur ils me dominent,
m’attachent les pieds et les mains.
Et un oiseau vient chanter
pour que je me nie.
 
Mais je sais que l’unique hampe du temps
c’est le sillon du rire dans la terre
- la bouche morcelée qui continue à parler.
 


 
Poème n°6
Mar azul
Ferreira Gullar
 
mar azul
mar azul marco azul
mar azul marco azul      barco azul
mar azul marco azul      barco azul       arco azul
mar azul marco azul      barco azul       arco azul         ar azul
 
 
 


 
 
Mer bleue
Traduit par Ana Helena Rossi
 
mer bleue
mer bleue             marque bleue
mer bleue marque bleue             barque bleue
mer bleue marque bleue             barque bleue               arc bleu
mer bleue marque bleue             barque bleue               arc bleu           air bleu
 
 
 
 
 
 
Mer bleue
Traduit par André Navari
 
Mer bleue
Mer bleue            marque bleue
Mer bleue            marque bleue             barque bleue
Mer bleue            marque bleue             barque bleue               arc bleu
Mer bleue            marque bleue             barque bleue               arc bleu           air bleu
 
 


 
Poème n°7
A bomba suja
Ferreira Gullar
 
Introduzo na poesia
a palavra diarréia.
Não pela palavra fria
mas pelo que ela semeia.
 
Quem fala em flor não diz tudo.
Quem me fala em dor diz demais.
O poeta se torna mudo
sem as palavras reais.
 
No dicionário a palavra
é mera idéia abstrata.
Mais que palavra, diarréia
é arma que fere e mata.
 
Que mata mais do que faca,
mais que bala de fuzil,
homem, mulher e criança
no interior do Brasil.
 
Por exemplo, a diarréia,
no Rio Grande do Norte,
de cem crianças que nascem,
setenta e seis leva à morte.
 
É como uma bomba D
que explode dentro do homem
quando se dispara, lenta,
a espoleta da fome.
 
É como uma bomba-relógio
( o relógio é o coração)
que enquanto o homem trabalha
vai preparando a explosão.
 
Bomba colocada nele
muito antes dele nascer ;
que quando a vida desperta
nele, começa a bater.
 
Bomba colocada nele
pelos séculos de fome
e que explode em diarréia
no corpo de quem não come.
 
Não é uma bomba limpa :
é uma bomba suja e mansa
que elimina sem barulho
vários milhões de crianças.
 
Sobretudo no Nordeste
mas não apenas ali,
que a fome do Piauí
se espalha do leste a oeste.
 
Cabe agora perguntar
quem é que faz essa fome,
quem foi que ligou a bomba
ao coração desse homem.
 
Quem é que rouba a esse homem
o cereal que ele planta,
quem como o arroz que ele colhe
se ele o colhe e não janta.
 
Quem faz café virar dólar
e faz arroz virar fome
é o mesmo que põe a bomba
suja no corpo do homem.
 
Mas precisamos agora
desarmar com nossas mãos
a espoleta da fome
que mata nossos irmãos.
 
Mas precisamos agora
deter o sabotador
que instala a bomba da fome
dentro do trabalhador.
 
E sobretudo é preciso
trabalhar com segurança
pra dentro de cada homem
trocar a arma da fome
pela arma da esperança.
 
 
 


 
 
La Bombe Sale
Traduit par Ana Helena Rossi
 
J’introduis dans la poésie
la parole diarrhée.
Non par la parole froide
Mais pour ce qu’elle sème.
 
Qui parle de fleur ne dit pas tout.
Qui me parle de douleur en dit trop.
Le poète devient muet
sans les paroles réelles.
 
Dans le dictionnaire le mot
est simples idée abstraite.
Plus que mot, diarrhée
est arme qui blesse et tue.
 
Qui tue plus que couteau,
plus que balle de fusil ;
homme, femme et enfant
au fin fond du Brésil.
 
Par exemple, la diarrhée
dans le Rio Grande du Nord,
de cent enfants qui naissent,
en mène soixante-seize à la mort.
 
C’est comme une bombe D
qui explose dans l’homme
quand elle détone, lente,
l’étoupille de la faim.
 
C’est une bombe-horloge
(l’horloge est le c?ur)
qui pendant que l’homme travaille
prépare l’explosion.
 
Bombe placée en lui
longtemps avant de naître ;
qui quand la vie se réveille
commence à battre en lui.
 
Bombe placée en lui
par les siècles de faim
et qui explose en diarrhée
dans le corps de celui qui ne mange pas.
 
Ce n’est pas une bombe propre :
c’est une bombe sale et sournoise
qui élimine sans bruit
plusieurs millions d’enfants.
 
Surtout au Nordeste
Mais pas seulement là,
que la faim du Piauí
se répand d’est en ouest.
 
Il s’agit maintenant de demander
qui fait cette faim,
qui a allumé la bombe
dans le c?ur de cet homme.
 
Qui est qui vole à cet homme
la céréale qu’il plante,
qui mange le riz qu’il cueille
s’il le cueille et ne dîne pas.
 
Qui fait le café devenir dollar
et fait le riz devenir faim
est le même qui met la bombe
sale dans le corps de l’homme.
 
Mais nous devons maintenant
désarmer avec nos mains
l’étoupille de la faim
qui tue nos frères.
 
Mais nous devons maintenant
détenir le saboteur
qui installe la bombe de la faim
dans le travailleur.
 
Et surtout il faut
travailler avec assurance
pour dans chaque homme
changer l’arme de la faim
pour l’arme de l’espérance.
 


La bombe sale
Traduit par André Navari
 
J’introduis dans la poésie
La parole diarhée.
Non pourla parole froide
mais pour ce qu’elle sème.
 
Qui parle en fleur ne dit pas tout.
Qui me parle en douleur dit trop.
Le poète devient muet
sans les paroles réelles.
 
Dans le dictionnaire la parole
Est simple idée abstraite.
Plus que parole, diarhée
Est-ce qui blesse et tue.
 
Qui tue plus qu’un couteau
Plus que balle de fusil
Homme, femme et enfant
A l’intérieur du Brésil
 
Par exemple, la diarhée,
au Rio Grande do Norte,
de cent enfants qui naissent,
soixante seize en mène à la mort.
 
C’est comme une bombe D
qui explose à l’intérieur de l’homme
quand se déclenche, lente,
l’amorce de la faim
 
 
 
 
 
La bombe sale
Traduit par Françoise Lima
 
J’introduis dans la poésie
le mot diarrhée.
Non pour le mot froid
mais pour ce qu’il sème.
 
Celui qui parle de fleur ne dit pas tout.
Celui qui me parle de douleur en dit trop.
Le poète devient muet
sans les mots réels.
 
Dans le dictionnaire le mot
est simple idée abstraite.
Plus que mot, diarrhée
Est une arme qui blesse et tue
 
Qui tue plus que couteau,
Plus que balle de fusil,
homme , femme et enfant
dans l’intérieur du Brésil.
 
Par exemple, la diarrhée,
dans le Rio Grande do Norte,
sur cent enfants qui naissent ,
soixante seize en mène à la mort .
 
C’est une bombe D
qui explose au dedans de l’homme
quand s’allume , lente, l’étoupille de la faim.
 
C’est une bombe à horloge
(l’horloge c’est le c?ur)
qui tandis que l’homme travaille
prépare l’explosion.
 
Une bombe placée en lui
bien avant de naître ;
et quand la vie s’éveille
en lui, commence à battre.
 
Une bombe placée en lui
par des siècles de faim
et qui explose en diarrhée
dans le corps de qui ne mange pas.
 
Ce n’est pas une bombe propre :
c’est une bombe sale et tranquille
qui élimine sans bruit
plusieurs millions d’enfants.
 
C’est dans le Nordeste surtout
mais pas seulement,
que la faim du Piaui
s’étend d’est en ouest.
 
Il s’agit maintenant de demander
qui est celui qui fait cette faim
qui a attaché la bombe
au coeur de cet homme.
 
Qui est-ce qui vole à cet homme
la céréale qu’il plante,
qui mange le riz qu’il récolte
s’il le récolte et ne dîne pas.
 
Qui fait en dollar changer le café
et fait en faim changer le riz
est le même qui pose la bombe
sale dans le corps de l’homme.
 
Mais il nous faut maintenant
désarmer de nos mains
l’étoupille de la faim
qui tue nos frères
 
Mais il nous avons maintenant
à retenir le saboteur
qui installe la bombe de la faim
au dedans du travailleur
 
Et surtout à
travailler avec confiance
pour au dedans de chaque homme
échanger l’arme de la faim
contre l’arme de l’espérance.
 
 
 


 
Poème n°8
Não há vagas
Ferreira Gullar
 
O preço do feijão
não cabe no poema. O preço
do arroz
não cabe no poema.
Não cabem no poema o gás
a luz o telefone
a sonegação
do leite
da carne
do açúcar
do pão
 
O funcionário público
não cabe no poema
com seu salário de fome
sua vida fechada
em arquivos.
Como não cabe no poema
o operário
que esmerila seu dia de aço
e carvão
nas oficinas escuras
 
- porque o poema, senhores,
está fechado :
« não há vagas »
 
Só cabe no poema
o homem sem estômago
a mulher de nuvens
a fruta sem preço
 
 
O poema, senhores,
não fede
nem cheira
 
 
 


 
Il n’y a pas de Place
Traduit par Ana Helena Rossi
 
Le prix du haricot
ne s'ajuste pas au poème. Le prix
du riz
ne s'ajuste pas au poème.
Ne s'ajustent pas dans le poème le gas
la lumière le téléphone
le recel
du lait
de la viande
du sucre
du pain
 
Le fonctionnaire public
ne s'ajuste pas dans le poème
avec son salaire de faim
sa vie fermée
dans des archives.
Comme ne s'ajuste pas au poème
l’ouvrier
qui polit son jour d'acier
et charbon
dans les officines obscures
 
- parce que le poème, messieurs,
est fermé :
« il n’y a pas de place »
 
Seul s'ajuste au poème
l’homme sans estomac
la femme aux nuages
le fruit sans prix
 
      Le poème, messieurs,
      ne pue pas,
      ni ne sent
 
 


 
Il n’y a pas de place
Traduit par André Navari
 
Le prix du haricot
ne rentre pas dans le poème. Le prix
du riz
ne rentre pas dans le poème.
Ne rentrent pas dans le poème le gaz
la lumière le téléphone
le recel
du lait
de la viande
du sucre
du pain
 
Le fonctionnaire public
ne rentre pas dans le poème
avec son salaire de faim
sa vie enfermée
aux archives.
Comme ne rentre pas dans le poème
l’ouvrier
qui polit son jour d’acier
et de charbon
dans les usines obscures
 
- Parce que le poème, messieurs
est fermé
«Il n’y a pas de place»
 
Seul rentre dans le poème
l’homme sans estomac
la femme de nuages
le fruit sans prix
 
Le poème messieurs
ne pue pas
ni ne sent
 
 
 


 
Il n’y a pas de place
Traduit par Françoise Lima
 
 
Le prix du haricot
ne cadre pas dans le poème. Le prix
du riz
ne cadre pas dans le poème.
Ne cadrent pas dans le poème le gaz,
le courant, le téléphone,
le recel
du lait
de la viande
du sucre
du pain
 
Le fonctionnaire
ne cadre pas dans le poème
avec son salaire de famine
sa vie enfermée
dans les archives
Ne cadre pas dans le poème
 l’ouvrier
qui passe à l’émeri son jour d’acier
et de charbon
dans les ateliers obscurs
 
parce que le poème , messieurs,
est fermé :
« il n’y a pas de place »
 
Seul cadre dans le poème
l’homme sans estomac
la femme dans les nuages
le fruit sans prix
 
Le poème, messieurs,
n’empeste pas
et ne sent pas
 
 


 
Poème n°9
No mundo há muitas armadilhas
Ferreira Gullar
 
 
No mundo há muitas armadilhas
      e o que é armadilha pode ser refúgio
      e o que é refúgio pode ser armadilha
 
Tua janela por exemplo
      aberta para o céu
      e uma estrela a te dizer que o homem é nada
ou a manhã espumando na praia
      a bater antes de Cabral, antes de Tróia
      (há quatro séculos Tomá Bequimão
      tomou a cidade, criou uma milícia popular
      e depois foi traído, preso, enforcado)
 
No mundo há muitas armadilhas
      e muitas bocas a te dizer
      que a vida é pouca
      que a vida é louca
      E por que não a Bomba ? te perguntam.
      Por que não a Bomba para acabar com tudo, já
      que a vida é louca?
 
Contudo, olhas o teu filho, o bichinho
      que não sabe
      que afoito se entranha à vida e quer
      a vida
      e busca o sol, a bola, fascinado vê
      o avião e indaga e indaga
 
A vida é pouca
a vida é louca
mas não há senão ela.
E não te mataste, essa é a verdade.
 
Estás preso à vida como numa jaula.
Estamos todos presos
nesta jaula que Gagárin foi o primeiro a ver
de fora e nos dizer : é azul
E já o sabíamos, tanto
que não te mataste e não vais
te matar
e agüentarás até o fim.
 
O certo é que nesta jaula há os que têm
e os que não têm
há os que têm tanto que sozinhos poderiam
alimentar a cidade
e os que não têm nem para o almoço de hoje
 
A estrela mente
o mar sofisma. De fato,
o homem está preso à vida e precisa viver
o homem tem fome
e precisa comer
o homem tem filhos
e precisa criá-los
Há muitas armadilhas no mundo e é preciso quebrá-las.
 
 
 


 
Au monde il y a de nombreux pièges
Traduit par Ana Helena Rossi
 
 
Au monde il y a de nombreux pièges
et ce qui est piège peut être refuge
et ce qui est refuge peut être piège
 
Ta fenêtre par exemple
ouverte vers le ciel
et une étoile à te dire /qui te dit que l’homme est le néant
ou le matin écumant sur la plage
à battre avant Cabral, avant Troie
(il y a quatre siècles, Tomás Bequimão
prit la ville, créa une milice populaire
et ensuite fut trahi, emprisonné, pendu)
 
 
Au monde il y a de nombreux pièges
et plusieurs bouches à te dire
que la vie est peu
que la vie est folle
Et pour quoi pas la Bombe ? on te demande.
Pourquoi pas la Bombe pour en finir avec tout, déjà
que la vie est folle ?
 
Cependant, regardes ton fils, le fiston
qui ne sait
que pressé s’immerge dans la vie et veut
la vie
et cherche le soleil, le ballon, fasciné il voit
l’avion et interroge et interroge
 
La vie est peu
la vie est folle
mais il y a seulement elle,
Et tu ne t’es pas tué, voilà la vérité.
 
Tu es emprisonné à la vie comme dans une cage.
Nous sommes tous emprisonnés
dans cette cage que Gagarine fut le premier à voir
du dehors et à nous dire : c’est bleu
Et nous le savions déjà, aussi
tu ne t’es pas tué et ne vas pas
te tuer
et tu supporteras jusqu’à la fin.
 
Le corrrect est que dans cette cage il y a ceux qui ont
et ceux qui n’ont pas
il y a ceux qui ont tellement que seuls ils pourraient
nourrir la ville
et ceux qui n’ont même pas pour le déjeuner d’aujourd’hui
 
L’étoile ment
la mer sofisme. De fait,
l’homme est emprisonné à la vie et doit vivre
l’homme a faim
et doit manger
l’homme a des enfants
et doit les élever
Il y a plusieurs pièges au monde et il faut les casser.
 
 
 
 
 
 
Dans le monde il y a de nombreux pièges
Traduit par André Navari
 
Dans le monde il y a de nombreux pièges
       et ce qui est piège peut-être refuge
       et ce qui est refuge peut être piège
 
Ta fenêtre par exemple
       ouverte pour le ciel
       et une étoile à te dire que l’homme est rien
ou le matin écumeux sur la plage
       à battre avant Cabral, avant Tróia ( il y a quatre siècles Tomás Bequimão prit la    ville, créa une milice populaire et ensuite fut trahi, capturé, pendu)
 
Dans le monde il y a de nombreux pièges
       et de nombreuses bouches pour te dire
       que la vie est peu
       que la vie est folle
       Et pourquoi pas la Bombe ? te demandent-ils. Pourquoi pas la bombe pour        achever tout, vu que la vie est folle ?
 
Cependant, regarde ton fils, le bambin
       qui ne sait pas
       qui courageux se consacre à la vie et veux
       la vie
       et cherche le soleil, la balle, fasciné il voit
       l’avion et cherche et cherche
 
La vie est peu
la vie est folle
mais il n’y a rien sinon elle
Et tu ne te tues pas, voilà la vérité.
 
Tu es enfermé dans la vie comme dans une cage
Nous sommes tous enfermés
dans cette cage que Gagarine fut le premier à voir
de dehors et nous dit : c’est bleu
Et nous le savions déjà, tant
que tu ne t’es pas tué pas et ne vas pas
te tuer
et tu endureras jusqu’à la fin.
 
Ce qui est sûr c’est que dans cette cage il y a ceux qui ont
et ceux qui n’ont pas
il y a ceux qui ont tant que à eux seuls ils pourraient
alimenter la ville
et ceux qui n’ont rien pour le déjeuner d’aujourd’hui
 
L’étoile ment
la mer mystifie. De fait,
l’homme est enfermé dans la vie et a besoin de vivre
l’homme a faim
et il doit manger
l’homme a des enfants
et doit les élever
Il y a de nombreux pièges et il faut les briser.
 
 
 
 
Il y a beaucoup de pièges
Traduit par Françoise Lima
 
Dans le monde, il y a beaucoup de pièges
 et ce qui est piège peut être refuge
 et ce qui est refuge peut être piège
 
Ta fenêtre par exemple
 ouverte sur le ciel
 et une «étoile qui te dit que l’homme n’est rien
ou le matin écumant sur la plage
   à battre devant Cabral , devant Troi
 (il y a quatre siècles Tomà Bequimao
   pris la ville, créa une milice populaire
 et fut ensuite trahi, emprisonné, pendu)
 
Dans le monde il y a beaucoup de pièges
 et beaucoup de bouches qui te disent
 que la vie est nulle
 que la vie est folle Et pourquoi pas la Bombe ? on te demande
Pourquoi pas la Bombe puisque la vie est folle
 
Pourtant, tu regardes ton fils, le gosse
 qui ne sait pas
 qui hardiment se jette dans la vie et aime
 la vie
 et recherche le soleil, le ballon, fasciné voit
 l’avion et scrute et scrute
 
La vie est nulle
la vie est folle mais il n’y a rien d’autre qu’elle et tu ne t’es pas tué c’est la vérité
 
Tu es prisonnier à vie comme dans une cage
Nous sommes tous prisonniers
dans cette cage que Gagarine fut le premier à voir
du dehors et à nous dire : elle est bleue
Et nous le savions déjà, si bien
que tu ne t’es pas tué et tu ne vas pas
te tuer
tu tiendras bon jusqu’à la fin
 
Ce qui est sûr c’est que dans cette cage il y a ceux qui ont
et ceux qui n’ont pas
il y a ceux qui ont tant qu’ils pourraient à eux seuls
nourrir la ville
et ceux qui n’ont même pas pour le repas d’aujourd’hui
 
l’étoile ment
la mer bavarde. De fait ,
l’homme est prisonnier de la vie
et il lui faut vivre
l’homme a faim
et il lui faut manger
l’homme a des enfants
et il lui faut les élever
il y a beaucoup de pièges dans le monde et il faut les briser
 
 
 
 
 
 
 


 
 
Poème n°10
O açúcar
Ferreira Gullar
 
O branco açúcar que adoçará meu café
nesta manhã de Ipanema
não foi produzido por mim
nem surgiu dentro do açucareiro por milagre.
 
Vejo-o puro
e afável ao paladar
como beijo de moça, água
na pele, flor
que se dissolve na boca. Mas este açúcar
não foi feito por mim.
 
Este açúcar veio
da mercearia da esquina e tampouco o fez o Oliveira,
dono da mercearia.
Este açúcar veio
de uma usina de açúcar em Pernambuco
ou no Estado do Rio
e tampouco o fez o dono da usina.
 
Este açúcar era cana
e veio dos canaviais extensos
que não nascem por acaso
no regaço do vale.
 
Em lugares distantes, onde não há hospital
nem escola,
homens que não sabem ler e morrem de fome
aos 27 anos
plantaram e colheram a cana
que viraria açúcar.
 
Em usinas escuras,
homens de vida amarga
e dura
produziram este açúcar
branco e puro
com que adoço meu café esta manhã em Ipanema.
 
 
 


 
Le sucre
Traduit par Ana Helena Rossi
 
Le sucre blanc qui sucrera mon café
en cette matinée de Ipanema
ne fut pas produit par moi
ni apparut dans le sucrier par miracle.
 
Je le vois pur
et afable au palais
comme baiser de jeune fille, eau
sur la peau, fleur
qui se dissout dans la bouche. Mais ce sucre
ne fut pas fait par moi.
 
Ce sucre vint
de l'épicerie du coin et Oliveira, le patron de l'épicerie,
ne le fit pas non plus.
Ce sucre vint
d'une usine de sucre du Pernambouc
ou de l'état de Rio
et ne le fit pas non plus le patron de l'usine.
 
Ce sucre était de la canne
et vint des cannaies étendues
qui ne naissent pas par hasard
dasn le creux de la vallée.
 
En des lieux distants, où il n'y a ni hôpital
ni école,
des hommes qui ne savent ni lire ni mourir de faim
à 27 ans
plantèrent et récoltèrent la canne
qui deviendrait du sucre.
 
Dans des usines obscures,
des hommes de vie amère
et dure
produisirent ce sucre
blanc et pur
avec lequel je sucre mon café en cette matinée à Ipanema.
 
 


 
Le sucre
Traduit par André Navari
 
Le sucre blanc qui adoucira mon café
ce matin de Ipanema
ne fut pas produit pour moi
ni surgit dans le sucrier par miracle.
 
Je le vois pur
et agréable au goût
comme baiser de femme, eau
sur la peau, fleur
qui se dissout dans la bouche. Mais ce sucre
ne fut pas fait pour moi.
 
Ce sucre est venu
de l’épicerie du coin et il ne le fit pas non plus Oliveira
le propriétaire de l’épicerie.
Ce sucre est venu
d’une usine à sucre de Pernambuco
ou de l’Etat de Rio
et il ne le fit non plus le propriétaire de l’usine.
 
Ce sucre était canne
et vient de vastes champs de cannes
qui ne poussent pas par hasard
au creux de la vallée.
 
En des lieux éloignés, où il n’y a ni hôpital
ni école
des hommes qui ne savent pas lire et meurent de faim
à 27 ans
plantèrent et récoltèrent la canne
qui deviendrait sucre.
 
Dans des usines obscures
des hommes de vie amère
et dure
produisirent ce sucre
blanc et pur
avec lequel j’adoucis mon café ce matin à Ipanema.
 
 


 
Poème n°11
Maio 1964
Ferreira Gullar
 
Na leiteira a tarde se reparte
       em iogurtes, coalhadas, copos
       de leite
       e no espelho meu rosto. São
quatro horas da tarde, em maio.
 
Tenho 33 anos e uma gastrite. Amo
a vida
       que é cheia de crianças, de flores
       e mulheres, a vida,
esse direito de estar no mundo,
       ter dois pés e mãos, uma cara
       e a fome de tudo, a esperança.
Esse direito de todos
       que nenhum ato
       institucional ou constitucional
       pode cassar ou legar.
 
Mas quantos amigos presos !
       quantos em cárceres escuros
       onde a tarde fede a urina e terror.
Há muitas famílias sem rumo esta tarde
       nos subúrbios de ferro e gás
onde brinca irremida a infância da classe operária.
 
       Estou aqui. O espelho
não guardará a marca deste rosto,
       se simplesmente saio do lugar
       ou se morro
       se me matam.
 
       Estou aqui e não estarei, um dia,
em parte alguma.
       Que importa, pois?
       A luta comum me acende o sangue
       e me bate no peito
       como o coice de uma lembrança.
 
 


 
Mai 1964
Traduit par Ana Helena Rossi
 
Dans la laitière le soir se partage
     en yaourts, lait caillés, verres
     de lait
     et dans le miroir mon visage. Il est
quatre heures du soir, de mai.
 
J’ai 33 ans et une gastrite. J’aime
la vie
     qui est emplie d’enfants, de fleurs
     et de femmes, la vie,
     ce droit d’être au monde,
     d’avoir deux pieds et des mains, une face
     et la faim de tout, l’espoir.
Ce droit de tous
     qu'aucun acte institutionnel ou constitutionnel
     peut casser ou léguer.
 
Mais combien d’amis emprisonnés !
     combien dans des geôles obscures
     où le soir pue l’urine et la terreur.
Il y a plusieurs familles désoeuvrées ce soir
     dans les banlieues de fer et de gas
     où joue impardonnable l'enfance de la classe ouvrière.
 
     Je suis ici. Le miroir
e gardera pas la marque de ce visage
     si seulement je sors de là
     ou si je meurs
     si on me tue.
 
     Je suis ici et je ne serai, un jour,
nulle part.
     Qu’importe, alors ?
     La lutte commune allume mon sang
     et me frappe à la poitrine
     comme la ruade d’un souvenir.
 
 
 


 
Mai 1964
Traduit par André Navari
 
Dans la laiterie le soir se partage
en yaourts, caillés, verres
de lait
et dans le miroir mon visage. Il est
quatre heures du soir en Mai.
 
J’ai 33 ans et une gastrite. J’aime
la vie
qui est pleine d’enfants, de fleurs
et de femmes, la vie,
ce droit d’être au monde,
d’avoir deux pieds et mains, un visage
et la faim de tout, l’espoir.
Ce droit de tous
qu’aucun acte
institutionnel ou constitutionnel
ne peut casser ou léguer.
 
Mais combien d’amis emprisonnés!
combien en cachots obscurs
où au soir cela pue l’urine et la terreur.
Il y a de nombreuses familles désemparées ce soir
dans les faubourgs de fer et de gaz
où joue abandonnée l’enfance de la classe ouvrière.
 
Je suis ici. Le miroir
ne gardera pas la trace de ce visage
si simplement je sors de ce lieu
ou si je meurs
ou s’ils me tuent.
 
Je suis et ne serai pas , un jour,
en quelques lieux.
Qu’importe après tout?
La lutte commune m’enflamme le sang
et me frappe la poitrine
comme la ruade d’un souvenir.
 


 
Poème n°12
Notícia da morte de Alberto da Silva
(poema dramático para muitas vozes)
Ferreira Gullar
 
Eis aqui o morto
chegado a bom porto
 
Eis aqui o morto
como um rei deposto
 
Eis aqui o morto
com seu terno curto
 
Eis aqui o morto
com seu corpo duro
 
Eis aqui o morto
enfim no seguro
 
 
II
De barba feita, cabelo penteado
jamais esteve tão bem arrumado
 
De camisa nova, gravata borboleta
parece até que vai para uma festa
 
No rosto calmo, um leve sorriso
nem parece aquele mais morto-que-vivo
 
Imóvel e rijo assim como o vês
parece que nunca esteve tão feliz
 
 
III
Morava no Méier desde menino
Seu grande sonho era tocar violino
 
Fez o curso primário numa escola pública
quanto ao secundário resta muita dúvida
 
Aos treze anos já estava empregado
num escritório da rua do Senado
 
Quando o pai morreu criou os irmãos
Sempre foi um homem de bom coração
 
Começou contínuo e acabou funcionário
Sempre eficiente e cumpridor do horário
 
Gostou de Nezinha, de cabelos longos,
que um dia sumiu com um tal de Raimundo
 
Gostou de Esmeralda uma de olhos pretos
Ela nunca soube desse amor secreto
 
Endoidou de fato por Laura Marlene
que dormiu com todos menos com ele
 
Casou com Luísa, que morava longe,
não tinha olhos pretos nem cabelos longos
 
Apesar de tudo, foi bom pai de família
sua casa tinha uma boa mobília
 
Conversava pouco mas foi bom marido
comprou televisão e um rádio transístor
 
Não foi carinhoso com a mulher e a filha
mas deixou para elas um seguro de vida
 
Morreu de repente ao chegar em casa
ainda com o terno puído que usava
 
Não saiu notícia em jornal algum
Foi apenas a morte de um homem comum
 
E porque ninguém noticiou o fato
Fazemos aqui este breve relato
 
 
IV
Não foi nada de mais, claro, o que aconteceu:
apenas um homem, igual aos outros, que morreu
 
Que nos importa agora se quando menino
o seu grande sonho foi tocar violino ?
 
Que nos importa agora quando o vamos enterrar
se ele não teve sequer tempo de namorar?
 
Que nos importa agora quando tudo está findo
se um dia ele achou que o mar estava lindo ?
 
Que nos importa agora que algum dia ele quis
conhecer Nova York, Londres ou Paris ?
 
Que nos importa agora se na mente confusa
ele às vezes pensava que a vida era injusta ?
 
Agora está completo, já nada lhe falta :
nem Paris nem Londres nem os olhos de Esmeralda
 
 
V
Mas é preciso dizer que ele foi como um fio
d’água que não chegou a ser rio
 
Refletiu no seu curso o laranjal dourado
sem que nada desse ouro lhe fosse dado
 
Refletiu na sua pele o cézu azul de outubro
e as esplendentes ruínas do crepúsculo
 
E agora, quando se vai perder no mar imenso,
tudo isso, nele, virou rigidez e silêncio :
 
toda palavra dita, toda palavra ouvida,
todo riso adiado ou esperança escondida
 
toda fúria guardada, todo gesto detido
o orgulho humilhado, o carinho contido
 
o violino sonhado, as nuvens, a espuma
das nebulosas, a bomba nuclear
      agora nele são coisa alguma
 
VI
Mas no fim do relato é preciso dizer
que esse morto não teve tempo de viver
 
Na verdade vendeu-se, não como Fausto, ao Cão :
vendeu sua vida aos seus irmãos
 
Na verdade vendeu-se, não como Fausto, a prazo :
vendeu-a à vista ou melhor, deu-a adiantado
 
Na verdade vendeu-a, não como Fausto, caro :
vendeu-a barato e, mais, não lhe pagaram
 
 
VII
Enfim este é o morto
agora homem completo :
só carne e esqueleto
 
Enfim este é o morto
totalmente presente :
unha, cabelo, dente
 
Enfim este é o morto
um anônimo brasileiro
do Rio de Janeiro
de quem nesta oportunidade
damos notícia à cidade
 
 
 
 
 


 
Nouvelle de la mort de Alberto da Silva
(poème dramatique pour plusieurs voix)
Traduit par Ana Helena Rossi
 
Voici le mort
arrivé à bon port
 
Voici le mort
comme un roi déchu
 
Voici le mort
avec son costume court
 
Voici le mort
avec son corps dur
 
Voici le mort
enfin assuré
 
II
Barbe faite, cheveux peignés
jamais il ne fut si bien arrangé
 
Chemise neuve, n?ud papillon
on dirait même qu’il va à une fête
 
Sur le visage calme, un léger sourire
on dirait même pas ce plus mort-que-vif
 
Immobile et raide, ainsi comme tu le vois
on dirait que jamais il ne fut si heureux
 
III
Il habitait dans le Méier depuis tout petit
Son grand rêve était de jouer du violon
 
Il fit le primaire dans une école publique
quant au secondaire, il reste beaucoup de doutes
 
A treize ans, il était déjà employé
dans un bureau de la rue du Sénat
 
Quand son père décéda, il éleva les frères
Ce fut toujours un homme au bon c?ur
 
Il commença comme commis, et finit fonctionnaire
Toujours efficace et respectueux des horaires
 
Il aima Nezinha aux cheveux longs
qui un jour disparut avec un certain Raimundo
 
Il aima Esmeralda, celle aux yeux noirs
Elle ne sut jamais rien de cet amour secret
 
Il devint fou de fait de Laura Marlene
qui coucha avec tous sauf avec lui
 
Il se maria avec Luísa qui habitait loin,
elle n’avait ni yeux noirs, ni cheveux longs
 
En dépit de tout, ce fut un bon père de famille
sa maison avait un bon mobilier
 
Il parlait peu, mais fut un bon mari
il acheta la télévision et un radio transistor
 
Il ne fut pas tendre avec sa femme et sa fille
mais leur laissa une assurance vie
 
Il mourut subitement de retour à la maison
encore avec le costume râpé qu’il portait
 
Aucune nouvelle dans aucun journal
Ce fut juste la mort d’un homme commun
 
Et parce que personne ne publia ce fait
nous faisons ici cette rapide brève
 
IV
Ce ne fut rien de plus, évidemment, ce qui arriva :
seulement un homme, égal aux autres, qui mourut
 
Que nous importe maintenant si quand enfant
son grand rêve était de jouer du violon ?
 
Que nous importe maintenant que nous allons l’enterrer
qu’il n’eut même pas le temps de s’énamourer ?
 
Que nous importe maintenant que tout est révolu
qu’un jour il trouva que la mer était belle ?
 
Que nous importe maintenant qu’un jour il voulut
connaître New York, Londres ou Paris ?
 
Que nous importe maintenant si dans sa tête confuse
il pensait des fois que la vie était injuste ?
 
Maintenant il est entier ; déjà, rien ne lui manque :
ni Paris, ni Londres, ni les yeux de Esmeralda
 
 
V
Mais il faut dire qu’il fut comme un filet
d’eau qui n’arriva pas à être fleuve
 
Sur son cours se refléta l’orangeraie dorée
sans que rien de cet or ne lui fut donné
 
Sur sa peau se refléta le ciel bleu d’octobre
et les resplendissantes ruines du crépuscule
 
Et maintenant, qu’il se perd dans la mer immense,
tout cela, en lui, devint rigidité et silence :
 
toute parole dite, toute parole entendue,
tout rire ajourné ou espoir caché
 
toute furie rentrée, tout geste retenu
l’orgueil humilié, la tendresse contenue
 
le violon rêvé, les nuages, l’écume
des nébuleuses, la bombe nucléaire
      maintenant sont nulles choses en lui
 
VI
Mais à la fin de la brève, il faut dire
que ce mort n’eut pas le temps de vivre
 
En vérité, il se vendit, non comme Faust, au Diable :
il vendit sa vie à ses frères
 
En vérité, il la vendit, non comme Faust, à crédit :
Il la vendit comptant, ou mieux, il la donna en acompte
 
En vérité, il la vendit, non comme Faust, chère :
il la vendit bon marché et, plus, on ne le paya pas
 
VII
Enfin, voici le mort
maintenant homme entier :
seulement chair et squelette
 
Enfin, voici le mort
totalement présent :
ongle, cheveux, dent
 
Enfin, voici le mort
un anonyme brésilien
de Rio de Janeiro
de qui, en cette occasion,
nous donnons des nouvelles à la ville
 


Nouvelle de la mort d’Alberto da Silva
(poème dramatique pour nombreuses voix)
Traduit par André Navari
 
 
Voici le mort
arrivé à bon port
 
Voici le mort
comme un roi déposé
 
Voici le mort
dans son costume court
 
Voici le mort
avec son corps dur
 
Voici le mort
enfin assuré
 
II
De barbe faite, cheveu peigné
jamais il ne fut aussi bien apprêté
 
De chemise neuve, noeud papillon
On dirait même qu’il va à la fête
 
Sur le visage calme, un léger sourire
fait paraître celui ci plus vivant que mort
 
Immobile et rigide ainsi comme tu le vois
il semble que jamais il ne fut aussi heureux
 
III
Il habitait dans le Méier depuis l’enfance
Son grand rêve était de jouer du violon
 
Il fit ses études primaires dans une école publique
quant au secondaire cela reste douteux
 
A treize ans il était déjà employé
dans un bureau de la rue du Sénat
 
Quand le père mourut il éleva les frères
Il fut toujours un homme généreux
 
Il commença commis et finit fonctionnaire
toujours efficace et respectueux des horaires
 
Il fut amoureux de Nezinha, au longs cheveux,
qui un jour disparut avec un de Raimundo
 
Il fut amoureux de Esmeralda aux yeux noirs
Elle ne sut jamais rien de cet amour secret
 
Il s’éprit follement de fait de Laura Marlene
qui dormit avec tous sauf avec lui
 
Il se maria avec Luísa qui habitait loin,
elle n’avait ni yeux noirs ni cheveux longs
 
Après tout, il fut un bon père de famille
sa maison avait un bon mobilier
 
Il parlait peu mais il fut un bon mari
Il acheta une télévision et un radio-transistor
 
Il ne fut pas très tendre avec la femme et la fille
mais il leur laissa une assurance vie
 
Il mourut soudainement en arrivant à la maison
encore avec le costume usé qu’il utilisait
 
Il n’y eut aucune notice dans un quelconque journal
Ce fut juste la mort d’un homme commun
 
C’est parce que personne ne relata ce fait
que nous faisons ici un bref rapport
 
IV
Ce ne fut rien de plus, évidemment, ce qui arriva :
juste un homme, égal aux autres, qui mourut
 
Que nous importe vraiment si quand enfant
son grand rêve fut de jouer du violon?
 
Que nous importe maintenant que nous allons l’enterrer
S’il n’eut même pas le temps d’être amoureux
 
Que nous importe maintenant que tout est fini
si un jour il trouva que la mer était belle?
 
Que nous importe que certains jours il voulut
connaître New-York, Londres ou Paris
 
Que nous importe maintenant que dans un état de confusion
il pensait parfois que la vie était injuste?
 
Maintenant c’est fini, rien ne lui manque
ni Paris ni Londres ni les yeux de Esmeralda
 
V
Mais il faut dire qu’il fut comme un filet
d’eau qui ne parvint pas à être fleuve
 
Sur son cours se refléta l’orangeraie dorée
sans que rien de cet or ne lui fusse donné
 
Sur son cours se refléta le ciel bleu d’Octobre
e les ruines resplendissantes du crépuscule
 
Et maintenant quand il va se perdre dans la mer immense,
tout ceci, en lui, devint rigide et silencieux:
 
toute parole dite, toute parole entendue,
tout rire retenu, tout espoir caché
 
toute colère rentrée, tout geste retenu
l’orgueil humilié, la tendresse contenue
 
le violon rêvé, les nuages, l’écume
des nébuleuses, la bombe nucléaire
maintenant en lui sont choses mortes
 
VI
Mais à la fin du rapport il faut dire
que ce mort n’eut pas le temps de vivre
 
En vérité il se vendit, non comme Faust, au Diable:
il vendit sa vie à ses frères
 
En vérité il la vendit, non comme Faust, à crédit:
il la vendit à vue ou mieux, il l’a donna en avance
 
En vérité il la vendit, non comme Faust, chère:
il la vendit bon marché et, plus, on ne le paya pas.
 
VII
                                   Enfin voici le mort
                                   maintenant homme complet:
                                   seulement chair et squelette
 
                                   Enfin voici le mort
                                   totalement présent
                                   ongle, cheveux, dent
 
                                   Enfin voici le mort
                                   un brésilien anonyme
                                   de Rio de Janeiro
                                   dont à cette occasion
                                   nous donnons nouvelles à la ville


 
Poème n°13
No corpo
Ferreira Gullar
 
De que vale tentar reconstruir com palavras
o que o verão levou
entre nuvens e risos
junto com o jornal velho pelos ares ?
 
O sonho na boca, o incêndio na cama,
o apelo na noite
agora são apenas esta
contração (este clarão)
de maxilar dentro do rosto.
 
A poesia é o presente.
 
 


 
Dans le corps
Traduit par Ana Helena Rossi
 
En quoi vaut-il essayer de reconstruire avec des mots
       ce que l’été emporta
       entre nuages et rires
avec le vieux journal dans les airs ?
 
Le rêve dans la bouche, l’incendie au lit,
l’appel dans la nuit
maintenant sont seulement cette
contraction (cette lueur)
de maxillaire dans le visage.
 
La poésie est le présent.
 
 
 
Dans le corps
Traduit par André Navari
 
Cela vaut-il d'essayer de reconstruire avec les mots
      ce que l’été apporta
      entre nuages et rires
ensemble avec le vieux journal par les airs ?
 
Le rêve dans la bouche, l’incendie dans le lit,
l’appel dans la nuit
sont juste maintenant cette
contraction (cet éclair)
de maxillaire dans le visage
 
La poésie est le présent.


 
 
Pour finaliser l'atelier de traduction, j'ai demandé à chacun des participants d'écrire un texte sur un thème qui peut se décliner des façons suivantes:
 
-      Qu'est-ce que la traduction?
-      Pourquoi et/ou comment je traduis?
 
Les contributions ci-dessous expriment ces points de vue, et donnent à voir des ébauches sur le projet de traduction.
 
 


 
Traduction et écriture poétiques :
des actes d'écriture
 
Traduire de la poésie lorsqu'on en écrit soi-même est un exercice difficile a priori. En effet, chercher à séparer ce qui relève de la traduction, et ce qui relève de l'écriture poétique, et ce qui relève... De quoi? Ces questions m'ont assaillies longtemps jusqu'au jour où, lisant Antoine Berman, la question s'est muée en d'autres questions, celles-là moins personnelles, davantage professionnelles, c'est-à-dire en rapport avec ce que je pouvais voir et sentir de la traduction.
 
Je ne sais si je vins à la traduction par l'écriture poétique, ou si c'est l'écriture poétique qui m'amena à la traduction. La question n'est pas très « relevante » au sens de Derrida car au-delà des différences, ce qui m'intéresse est de puiser le dénominateur qui relie traduction poétique et écriture poétique, à savoir le travail d'écriture, ce creuset qui donne à voir des formes, ce quotidien qui transcende les frontières et les barrières, qui parle d'un village brésilien, ou d'une capitale régionale comme São Luís, ou bien de la toundra. En effet, ainsi posée, la question prend d'autres contours, d'autres reliefs puisque l'on admet que dans l'acte de traduction est un acte d'écriture.
 
Ce qui m'amena à poser une telle problématique est le fait que dans le domaine poétique, nombreux poètes sont des traducteurs. Et l'histoire du champ poétique est ainsi donné à voir : bien souvent, ce sont les poètes qui traduisent d'autres poètes et qui les font connaître. Le fait que ce soient des poètes qui traduisent d'autres poètes est une situation que l'on rencontre davantage dans le domaine poétique, au contraire de la traduction littéraire de la prose où les traducteurs ne sont pas des auteurs.
Cette confluence entre traducteurs et poètes m'amena à poser la question de l'écriture, plutôt du travail d'écriture posé dans la confluence des gestes, des respirations, des efforts soutenus où ce qui est engagé est bien plus qu'une technique, mais son « moi » profond, avec la palette es expériences de vie, expériences bâties au long du processus de construction de soi et de sa personne, un processus qui se trouve tout à fait interpellé lorsqu'il est question de traduction.
 
Cela est le premier niveau de la traduction dès lors que l'on entrevoit le projet de traduction par la mise en rapport des nombreux et multiples « choix » de traduction. Mon hypothèse est que tous ont un projet de traduction. La question est, donc, de l'expliciter pour dégager comment ce projet est-il fait, de quoi est-il fait : une convergence de bribes de choses perdues et égarées dans la mémoire, des éléments disparates qui sortent au gré de leur volonté tout au long du travail de traduction, et que l'on ne maîtrise, par conséquent, pas.
 
Voilà pourquoi il est fondamental de revenir sur ces « choix », ces « bribes », pour les poser comme des éléments constitutfis d'un projet là, mais, toutefois, non encore explicité. C'est le propos de l'atelier de traduction, et les contributions des participants me prouvent que quelque chose a bougé, a fretillé dans l'effort de mise en rapport de ces « choix » qui apparaissaient, au début, comme une somme de choses sans lien, sans logique, et qui reviennent, de manière incessante, tout au long du travail de traduction, et nous obligent à les regarder comme bien d'autre chose que de l'aléatoire.
 
La deuxième niveau de la traduction est lorsqu'il est possible de repérer ce projet, de l'y regarder sans peur, ni résistance. Cette deuxième étape implique connaître les arcanes de la langue, la structure de ce matériau spécifique avec sa plasticité, ses régularités, sa rigidité aussi.
 
Cet atelier est le premier acte d'une série d'actions qui place l'acte d'écriture et au centre de l'écriture poétique, et de l'écriture de traduction. Traduction et poésie seraient-ce des activités d'écriture ?
 
Ana Helena Rossi
Avignon, août 2007
 
 


TRADUIRE…
                        LA POESIE ?
                                               POURQUOI ?
                                                                       COMMENT ?
                                                                                              ET APRES ?
 
TRADUIRE…
Cela fait partie de l’apprentissage premier d’une langue étrangère. Au moins au stade de l’intention. « Comment on dit … ? » est probablement la première question posée aux enseignants. Pourquoi apprendre une autre langue si ce n’est pas pour exprimer sa pensée, aussi futile soit elle.
Avant de penser directement dans l’autre langue, dans la langue de l’autre, du temps passe avant que cela ne se produise, souvent jamais. Je n’ai jamais pensé que je cesserai de penser en français. Sauf quand je me suis surpris, brièvement, à penser dans une autre langue. Phénomène d’imprégnation. Plutôt inconsciemment nous traduisons.
Traduisons donc.
 
            LA POESIE ?
La poésie ne s’impose pas immédiatement. Plus accessibles sont les textes techniques (histoire, certaines sciences humaines aussi), qui si l’on connaît bien le sujet, son univers, son vocabulaire, laissent moins d’espace à la redoutable interprétation. Plus difficiles sont pour moi les textes de fiction où mon ignorance a plus de mal à affronter la psychologie de personnages. Généralement ces textes sont très-trop longs. Et je suis paresseux. Et cela ne m’intéresse que très peu. Donc je ne fais pas d’effort. Je pense qu’un bon texte est un texte court. Fut il seulement un chapitre. La poésie est agréable pour cela.
La poésie fait depuis longtemps partie de mes lectures, de mes rencontres, de mes appétits. J’y trouve une part de sens, de sensualité que la vie, que l’art, offrent rarement. Elle agit de manière latente, sensible, éphémère, subversive[2]. Il suffit de fermer les yeux, d’oublier, de s’oublier.
Donc va pour la poésie.
 
Il y a six mois je ne savais rien de FERREIRA GULLAR. J’ignorais même son existence, donc son ?uvre. FERREIRA GULLAR c’est Alfredo BOSI, dont j’ignore tout qui l’a choisi. Alfredo BOSI a réuni « Os Melhores Poemas » de FERREIRA GULLAR. A priori il nous épargne les pires, c’est gentil. Il semble qu’il ne se soit pas trompé puisque l’ouvrage a été édité , par Global Editora et que mon exemplaire porte la mention « 2a edição » en 1985. Cet ouvrage c’est Ana Helena ROSSI qui l’a choisi. Elle en a extrait, sélectionné, filtré, extirpé (rien n’indique que cela fut facile) quatorze textes de longueurs, d’origines et de périodes diverses.
Quand HISPAM a diffusé le message, il s’agissait d’un atelier de traduction français/ portugais (do Brasil !) sur des textes de FEREIRA GULLAR. J’ai bondi sur l’occasion. Il se serait agi de recettes de cuisine j’aurai hésité, du manuel d’entretien de la Simca 1000 j’aurai refusé.
Donc FEREIRA GULLAR s’imposait.
 
            POURQUOI ?
            Pourquoi passer à l’acte conscient de traduire le texte d’un autre.
            Pour travailler, pratiquer, fouiller cette langue, qui est réticente, qui ne s’offre pas naturellement. Car il n’existe pas d’autres interlocuteurs aussi disponibles et soumis que les textes. Nous pouvons les prendre, les laisser, les estimer, les mépriser et enfin les maltraiter sans qu’ils réagissent. Pourtant ils sont bien vivants. Ils sont venus à nous, la plupart du temps consentants. Ils ne sont pas dociles. Ils nous marquent, ils nous laissent des traces. Eux même ne sortent pas en bon état de la confrontation.
            Pour passer à travers le miroir. Car c’est un des rares exercices intellectuels où l’image de soi s’efface dans celle de l’autre, de celui qui a écrit et de celui qui lira. L’un sera probablement trahi, l’autre probablement trompé. Espérons que tous en jouiront.
            Pour l’illusion de se montrer masqué. La traduction doit rester un choix personnel. Traduire ceux que l’on estime. Ceux qui en poésie ont ce don de clairvoyance qui vous manque. Utiliser leurs mots pour s’exprimer. Même, et surtout, si cela n’a pas de sens évident. Même, et surtout, si c’est inutile. Même, et surtout, si c’est éphémère. Même, et surtout, si cela reste dissimulé. Ceux qui cherchent le trouveront. Le traducteur est déjà en chemin, chargé d’une part de l’âme de l’autre. Ceux qui aiment le suivront.
 
                                               COMMENT ?
Du solitaire au collectif.
Cela s’est passé ainsi. Les textes choisis, dématérialisés, furent distribués. Puis il y eut la pratique solitaire, devant la feuille ou l’écran. Je dois faire un aveu : j’y ai pris du plaisir. Il y a eu le plaisir de la recherche de la précision, de la découverte. L’exaltation, suivie du dépit à la strophe suivante. De l’incompréhension quand le sens paraissait trop ésotérique alors qu’il ne s’agissait que d’ignorance. Alchimie d’émotions.
Atelier de traduction. Cela ressemble à un oxymore. Atelier cela sent l’effort, le bel ouvrage, l’artisanat, le savoir faire, la modestie. En atelier les textes reviennent, différents, parfois déformés. Ils sont confrontés, triturés, défendus. Ils s’échangent leurs « trésors », comme des billes à la récréation. Comme des virus. Ils l’acceptent. Ils repartent pour ajustement, cosmétique. Ils passeront peut-être à ceux qui ne les connaîtront probablement que sous cette forme et que j’invite à confronter à d’autres[3] .
 
Boite à outils
            Pour traduire un texte qui vous est inconnu et écrit en une langue étrangère que vous savez maîtriser insuffisamment vous avez besoin des ingrédients suivants :
6)     envie de le faire (indispensable),
7)     des textes, inutile de revenir là dessus,
8)     du temps,
9)     des dictionnaires et des grammaires
10)du matériel d’écriture en permanence, trivial donc je ne développerai pas.
 
Le temps il faut l’avoir. Si on ne l’a pas, il faut le prendre, le voler. Une durée importante n’est pas indispensable. Une prise régulière est recommandée. La traduction, surtout de la poésie, est une pratique active, parfois intense, fébrile. Mais après l’arrêt, l’effet perdure. On continue pendant quelques temps à vivre avec. Cela revient à l’improviste. Au bureau, dans les transports en commun, à la terrasse d’un café. On dort avec, on en rêve. Les idées, les sens se manifestent parfois au réveil. Parfois cela vient même s’interposer, s’imposer au moment le plus inopportun. Mais les instants de lucidité sont rares, il faut en profiter ou les provoquer. La prise de note possible à tout moment est indispensable.
 
Les dictionnaires et les grammaires, vous avez le choix.
Les grammaires se ressemblent toutes. En portugais j’utilise celles des éditions Hatier par M.H. Araujo Carreira- M Boudoy, (remplacé par Mana ?) (15E) ou celle de R. Cantel éditée aux éditions Vuibert (15E). Ajoutez à cela le Bescherelle des verbes portugais et brésiliens par N.A. Freire chez Hatier (10E) qui est indispensable. En français il y a les incontournables Hamon, Bled et Bescherelle. Les miens me suivent depuis presque quarante ans.
Les dictionnaires, c’est plus compliqué. Il y a le dictionnaire de poche Larousse Fr/Pt - Pt/Fr qui me paraît indispensable parce que on peut le mettre dans sa poche ! Mais il est notoirement insuffisant. J’avais à ma disposition à domicile les deux volumes Fr/Pt et Pt/Fr de Porto Editora, mais je doute maintenant de leur pertinence. Je pense qu’ils sont, malgré leur volume et leur poids, eux aussi insuffisants. Et ils n’ont pas d’excuse.
J’ai aussi à ma disposition le dictionnaire Fr/Pt Domingos Barreira de A. Coimbra et L.A. de Oliveira et le dictionnaire Pt/Pt E. Pinheiro tous deux datant des années 60 et édités au Portugal. Je les ai trouvés chez les bouquinistes, qui sont une source à exploiter sans remords. Les dictionnaires et les grammaires y sont généralement bon marché, et parfois d’une autre époque ce qui est toujours intéressant.
Il y a aussi et surtout les ressources d’internet.
Pour le français j’ai utilisé: http://www.lexilogos.com/francais_langue_dictionnaires.htm, la pratique vous convaincra.
L’équivalent portugais existe http://www.lexilogos.com/portugais_langue_dictionnaires.htm . Il utilise http://www.priberam.pt/dlpo/dlpo.aspx.
J’utilise aussi le site http://www.dicionarios-online.com/ qui fournit (quand il fonctionne) une liste impressionnante de sites de dictionnaires et encyclopédies liées au monde lusophone. Je n’ai pas eu le temps ni le besoin de tous m’en servir. Cependant parmi eux, en d’autres occasions, http://natura.di.uminho.pt/jjbin/dac m’a été utile.
 
Je suis obligé de conclure. Ana veut publier sur le site de HISPAM les versions définitives de notre travail. Elle veut un texte d’accompagnement des traductions. Il est là. Au départ elle voulait publier toutes les versions. Je n’étais pas d’accord. La première version d’une traduction, c’est très intime. Ce n’est pas beau. Plein d’erreurs d’inattention, d’absurdités, de contre sens, de faute de grammaire, d’accord des temps, de choses dont on a honte d’y avoir songé et encore plus de les avoir écrit. C’est comme du linge sale. Personne ne veut exposer son linge sale. Pas moi. Il me reste encore assez d’estime de moi pour refuser. Donc vous ne lirez que mes versions définitives. Et j’en suis fier.
 
En guise de conclusion. La poésie, la traduction et la traduction de la poésie sont des pratiques d’hygiène mentale et sociale. Il convient donc de les pratiquer sereinement. Même un poème sale peut faire du bien.
 
 
 
 
                                                                       ET APRES ?
 
NADA FICA DE NADA. NADA SOMOS.
(Ricardo REIS - Odes)
 
Juin 2007
André NAVARI
 


 
pourquoi je traduis,
 
Invitée à produire quelques lignes autour de mon activité au sein de l’atelier de traduction « brésilien-français » initié au sein de Hispam depuis février 2007, je choisis d’accomplir mon devoir en esquissant des réponses à la question « pourquoi je traduis ?»
 
D’abord, je dois l’avouer, il y a le pur hasard qui me fait emménager à proximité immédiate de l’association et le fréquenter pour prendre quelques cours… d’espagnol. Et c’est la proposition de l’atelier de traduction qui me fit faire retour sur mon affinité lusitanienne.
Cette langue, que même dans sa couleur brésilienne, je continue à appeler « portugais », je l’entendais, sans doute pour la première fois, dans le hall d’un « AG »( Association des étudiants), restau U géré par le syndicat étudiant, lieu de rencontre de toutes les gauches des années 60, à la sortie de la guerre d’Algérie ; des garçons au look (impropre mot d’aujourd’hui pour désigner un fagotage « à la Cunhal » ) très sage y discutaient gravement dans une langue que nous prîmes ma copine et moi, pour…du russe. ( Des années plus tard, conversant avec une prof de russe à Porto, elle me confirma que marchant dans la rue elle se surprenait parfois croyant entendre sa propre langue. Je n’en sais pas plus aujourd’hui sur les fondements phonologiques de cette impression)
C’était le début d’un compagnonnage avec cette langue d’ailleurs: dans ce que l'on ne nomme
pas encore l'hexagone Pessoa n’est encore personne, « Lisboa » dans ces années n’est pas entrée au Panthéon du dandysme branché, l’histoire, la langue et la littérature portugaises sont au pire inconnues, au mieux ( ?) perçues comme pauvre appendice de celles de l’Espagne, la situation sur la carte et les chapes fascistes respectives encouragent cette vision. Et quand en 1966, on s’émerveille de l’incroyable musique de Gilberto Gil sur un 33 tours ramené de Lisbonne, rares sont ceux qui prêtent l’oreille.
Cette langue, je l’entendis pendant dix ans avant de la parler. Ce n’est qu’au terme de cette décennie que le mouvement des Capitaines du 25 avril ouvrant le pays à tous ceux qui l’avaient quitté pour fuir les guerres coloniales, en vivant au Portugal je me vis dans l’obligation de passer à la parole.
 
On dit que j’ai parlé très tard : à quatre ans paraît-il, ma mère m’entend m’exercer en cachette à prononcer le mot « capitaine »(tiens, déjà !). Je peux donc parler, même si je ne prends pas la parole. Aujourd’hui, sans doute aurais- déjà été présentée à toutes les instances de dépistage et de normalisation, évaluée, ortophonisée, classifiée, dmcisée. Pris par d’autres soucis, mes parents ne firent grand cas de ce « retard » : à cinq ans, je lisais, et entrais en « classe enfantine », version campagnarde de la dernière année de maternelle. ( Petite parenthèse, forte de mon avance, je fus chargée d’épauler Marie-Jeanne D… , la pauvre et farouche souillon de la classe qui triplait le CP et continuait à peiner sur les syllabes. Je m’acquittai de ma tâche avec fierté et non sans plaisir . Suivez mon regard.…)
 
Je vois ainsi une parenté entre mon entrée dans la langue maternelle et mon entrée dans la langue portugaise, une longue phase d’imprégnation et d’accumulation avant de se jeter dans la production. Avec cette langue pourtant acquise à l’âge adulte, j’entretiens un rapport brut et sensible : en élève zélée d’une école exigeante en matière de norme linguistique, je suis en français conditionnée par ces apprentissages que je n’ai pas connus en portugais, même si plus tard j’en suivis des enseignements. Et il me reste un souvenir exquis de la lecture des « Minas de Salomão » de Eça de Queiroz, premier livre que je lus dans le texte, dont le voyage était à la fois dans la langue et dans l’histoire. Malgré mes nombreuses lacunes lexicales, c’est dans un monde que je pénétrais, reconstruisant un sens qui surplombait la signification au ras du texte.
 
Ceci donc pour la branche « lusophone » de mon inscription à l’atelier.
 
C’est maintenant sur le versant « poésie » de l’interrogation que je dois tenter de m’expliquer. Je le confesse : la lecture de la poésie n’a pour moi rien de spontané. Il me semble que sous l’utilisation du même matériau que d’autres formes littéraires, se met en œuvre quelque chose d’accès énigmatique, et que l’œuvre plastique avec ses lignes et ses couleurs n’est pas plus éloignée que le texte poétique pourtant forgé avec les mots de l'expression quotidienne. Le rapprochement avec la peinture me paraît apporter un éclairage à cette énigme : la peinture est manifestement du côté du « faire », et c’est bien la facture d’un Piero della Francesca ou d’un Hantaï que l’on décrira pour rendre compte de l’œuvre qui nous aura touché. L’audace m’est – elle permise de considérer que la similitude du matériau fait passer la poésie pour une production linguistique comme une autre – on écriraitde la poésie- et trompe donc le lecteur inaverti sur le travail que suppose sa lecture après avoir régi sa « fabrication ». Que les spécialistes parlent en effet de la facture du poème atteste à mon sens du caractère non immédiat de la réception du texte poétique. Et les rares rencontres fulgurantes avec un texte – une des plus marquantes de ces dernières années fut pour moi l’audition à la radio de poésies de Valérie Rouzeau dites par elle-même : je restai figée sur place - s’explique pour moi par le décalage produit par l’usage singulier, jusqu’au « bizarre », d’un matériau par ailleurs normatif et partagé par tous.  
J’enfonce des portes ouvertes , me dire-t-on, en effet, « poème », du grec « poiêma » est dérivé de « poien » , faire, dans le sens de fabriquer, produire, créer. Les « secrets de fabrication » inhérents à la belle ouvrage ne seraient-ils pas occultés par la trompeuse familiarité des mots ?
 
Je constatai en effet que mes lacunes lexicales et plus globalement linguistiques n’excluaient pas mon entrée dans les textes poétiques en portugais : je compte parmi mes découvertes les plus intenses des poésies de Vinicius de Moraes (il est vrai restituées par Chico Buarque !) ou de Pessoa, comme si ce détachement obligé du texte m’en facilitait paradoxalement l’accès à un sens plus global, comme l’entrée dans un monde. C’est le constat, seulement aujourd’hui plus clairement énoncé, de cette facilité relative inversement proportionnelle à la maîtrise de la langue qui alimente mon intérêt pour l’activité de traduction proposée : percer le mystère de la fabrication du poème en me livrant à ce travail de traduction que je crois nécessaire aussi dans la langue maternelle, en espérant secrètement une lecture plus joyeuse de la production en français.
 
De mes tous premiers pas dans cette entreprise, je peux dire que je recherche à rendre en français ce que j’ai perçu du texte en portugais. Je suis pas à l’abri du faux sens : parfois, mon approche très empirique du portugais m’expose à des interprétations très personnelles, et fautives, que j’ai adoptées faute d’avoir été confrontée les concernant au renforcement négatif de la reprise ou de l’incompréhension d’un interlocuteur. Je garde toutefois une certaine tendresse pour ces « fautes » qui m'évoquent les usages enfantins lors de l’acquisition de mots nouveaux que l’enfant expérimente. 
N’ayant paresseusement pas noté les « problèmes » rencontrés lors de ces premiers travaux, je suis dans l’incapacité d’en dresser le répertoire systématique. En jetant ces quelques réflexions sur l’écran, je découvre l’intérêt de tenir la mémoire des questions rencontrées et des solutions apportées. Disons que je préfère retenir le terme de justesse plutôt que d'exactitude pour définir la visée de la traduction  : le mot, la locution, la tournure « justes » ne seront pas toujours la traduction donnée par le dictionnaire mais un « équivalent » plus congruent avec la dynamique propre de la langue cible, sur un plan que je dirai harmonique et mélodique. Je retrouve alors le sens de « juste » que l’on emploie dans la formulation « chanter juste ». La polysémie du mot « juste » n’exclut pas en même temps la précision, mais cette dernière n’épuise pas la restitution du sens qui est recherché.
 
La recherche de la solution la plus fidèle au texte initial qui soit en même temps la plus heureuse en français, serait l’idéal à atteindre. Souvent, il faudra faire des compromis, et donc accepter une certaine perte, d’un côté, ou de l’autre. À titre d’ exemple de cette équation et de la frustration qui parfois accompagne sa résolution figure l’usage de l’infinitif en portugais dans des formulations comme « antes dele nascer » où l’on n’échappe difficilement en français au subjonctif, ou à la nominalisation. Dans les deux cas, on reste avec un sentiment d’incomplétude.
 
Pour terminer, je dois donc remercier Hispam , et Ana, de m’avoir permis de renouer avec la fréquentation de la langue portugaise et de m’avoir fait entrevoir les secrets de l’écriture poétique .
 
 
 
Françoise Lima
 


[1]     Alfredo Bosi est enseignant à la USP, Universidade de São Paulo. Il est historien de la littérature. En guise d’information, voici deux références parmi sa large bibliographie : Alfredo Bosi, História concisa da Literatura Brasileira, São Paulo, 1994 (où il trace un panorama de la littérature brésilienne depuis ses débuts ; Alfredo Bosi, La culture brésilienne : une dialectique de la colonisation, [Traduit du portugais (Brésil) par Jean Briant], Paris, L’Harmattan, 2000.
[2]     « La poésie est la seule raison qu’a Dieu de craindre l’homme » a écrit Wittgenstein, je crois. Enfin j’espère car je n’en suis pas du tout sûr. En tous il aurait dû, car c’est vrai.
[3]     « Poème sale » dont des extraits figurent dans « Quantas tardes … » et « E impossivel de dizer … », traduit par Jean-Michel BEAUDET est publié depuis 2005 aux éditions Le Temps des Cerises – Prix 11 Euros