« La mort est la seule chose qu’on ne peut pas partager… »
La première projection en France de La Ventana, le dernier film du réalisateur argentin Carlos Sorín, a été samedi 28 mars un de ces micros événements cinématographiques qui confirme la qualité constante du festival du cinéma latino-américain à Marseille. Un réalisateur qui est par ailleurs le président de sa onzième session.
Carlos Sorín n’est pas un inconnu de l’hexagone. Beaucoup d’entre nous ont vu et apprécié Bombón el perro, El Camino de San Diego ou Historias minimas.
Ici encore, il faut dépasser le résumé annoncé, un homme de quatre vingt cinq ans vit ses dernières heures dans une hacienda du nord de la Patagonie, il attend son fils devenu un pianiste célèbre en Europe. Incapable de participer aux préparatifs, il n’a que sa fenêtre pour examiner le monde et ses souvenirs qui s’enfuient sous ses yeux. Car la fin de cet homme et ses derniers sursauts pour s’accrocher à la mémoire et au temps ont une valeur universelle, c’est une leçon de vie. On y voit mourir son propre père, on aimerait finir ainsi, sortir une dernière fois dans un jardin, pousser les dernières barrières, être caressé par le vent et les grandes herbes douces des prairies, contempler la beauté de ces fleurs lumineuses et sauvages et laisser la nature vous confondre avec elle.
Et pourtant le vieil homme est retrouvé, par deux anges en vélo, oui, il s’était échappé malgré les ordres de son médecin, de la vigilance presque étouffante de ses soignants. Mille détails dynamisent le film de cette fin de vie, une déchéance de maître face à ses domestiques, une Patagonie belle et terrible, la solitude d’un père blessé au conflit d’un fils sans doute trop ambitieux, des louanges dédicacées de Borges pour son travail d’écrivain qui n’ont pas prolongé les promesses d’une réussite réelle, la méticuleuse réparation d’un piano de haute gamme pour la venue du fils, une ignoble espagnole qui aliène son addiction au téléphone mobile à l’agonie du vieil homme, un fils prodige impuissant dans ce passage de témoin… Autant de ressorts cassés, de nœuds douloureux qui plongent l’œuvre dans une réalité plus vaste et plus pathétique. La Ventana est l’un de ses petits chefs d’œuvre qui laisse sous vos yeux des traces de larmes quand vous sortez de la salle noire.
Comme tous les autres films de Sorín, ces histoires simples sont d’une poésie de petites touches tendres, empruntant au silence et à la gestuelle tout ce qui peut faire grandir le destin de ses personnages. On se délecte de ses influences assumées pour Edward Hopper dans son travail dépouillé de l’image, Raymond Carver dans les relations fragiles et maladroites des personnages, Tchekhov dans ces univers familiaux qui se délitent et la toute puissance de la nature indifférente à la mort des hommes. Cette référence là est plus prégnante encore, elle a pour origine sans doute le fait que ses arrière grands parents vivaient dans le village de Tchekhov. Sorín n’est-il pas le nom de l’un des personnages de La Mouette ? Et puis il y a là la force émouvante d’un hommage à son père mort un an avant la réalisation de ce film. « La mort est la seule chose qu’on ne peut pas partager… », confie le réalisateur à son public à la fin du film comme si cette phrase nous livrait la clé de toute sa tendresse et son respect.
Voilà autant de raisons de ne pas manquer ce film qui sera distribué en France dans les prochains mois, ni ceux de ce réalisateur qui, comme bien d’autres, passent dans ce remarquable festival trop négligé par la presse… et les subventions.
Mars aura été à Marseille, le mois de l’Amérique latine, avec le Festival CoLibris, organisé et animé par Pascal Jourdana, où la présence des écrivains Paco Ignatio Taïbo II ou Alfredo Ruy Sánchez nous ont réjouis, celle de Sergio González Rodríguez nous a ému et révolté dans le propos de son livre sur les horreurs de Cuidad Juárez, et puis tant d’autres écrivains de qualité... Le festival de cinéma latino-américain à présent est un des moments les plus attachants de l’activité culturelle de Marseille, et toute l’énergie de ses bénévoles rend encore plus méritée sa fréquentation.
Michel Abax
Les Commentaires
très beau commentaire également qui rend bien toutes les subtilités de ce film magnifique !